
Un programme de recherche, consacré à l’hydraulique du site urbain de Dréros, chef-lieu d’une petite cité-État du Mirabello (Crète orientale) bien connue des archéologues (fig. 1), est conduit depuis 2025 par une équipe interdisciplinaire d’Aix-Marseille Université (Romaric BARDET, archéologie grecque, MCF Amu-CCJ et Matthieu GHILARDI, géoarchéologue, CNRS- Amu-CEREGE) .
D’importants vestiges y avaient été mis au jour en 1932-1936 : une nécropole, pour l’essentiel géométrique ; l’un des premiers temples grecs (750-700 av. J.-C.), qui renfermait un autel de cornes et de non moins rares sphyrelata représentant la triade apollinienne (ca 650), le tout en bordure d’une agora réaménagée à la période hellénistique avec un vaste réservoir (13 x 5,5 m, prof. 8) où fut exhumée la plus vieille loi constitutionnelle (archaïque) d’une polis grecque.
Éclipsé un temps par les travaux conduits sur le palais minoen de Malia, le site est de nouveau fouillé depuis 2009 (collaboration ÉfA – Al. Farnoux / XXIVe Éphorie, Aghios Nikolaos – V. Zographaki). Confirmant son potentiel comme son originalité, ces opérations, ininterrompues depuis, sont venues préciser l’histoire de Dréros et les caractéristiques de l’occupation de ce petit centre urbain.
Le site occupe les pentes supérieures (alt. 420-490 m) d’une colline détachée du Kadiston, massif calcaire aux paysages désolés. S’étendant sur quarante ha, il comprend deux acropoles. L’agora se trouve sous le col qui les sépare, tandis que les maisons se développent en terrasses sur toutes les pentes. La ville a pu abriter quelques centaines (milliers ?) d’habitants et aucun rempart n’a été identifié. Les périodes géométrique puis archaïque sont bien attestées, mais l’époque classique est évanescente et la plupart des vestiges visibles date de l’époque hellénistique, jusqu’à la destruction de Dréros au début du IIe s. av. J.-C. par sa voisine Lyttos.
Malgré quelques découvertes récentes – deux puits antérieurs à 200 av. J.-C. sur l’agora, dont un « avorté » ; une belle demeure hellénistique à cour et citerne (secteur 5) ; une citerne mal documentée en contrebas de l’acropole Est –, l’approvisionnement en eau de la ville reste mal connu et pose question. En l’absence de source locale ou de torrent proche, les Drériens ont dû d’abord compter sur l’un des deux puits de l’agora, avant qu’il ne soit oblitéré par les aménagements liés à la construction du grand réservoir d’époque hellénistique (fig. 2), le problème étant de déterminer si ces ouvrages étaient suffisants. Les quartiers d’habitation, certes peu explorés, n’ont en effet livré que deux petites citernes (ca 25 m3, cf. supra), contraignant à formuler l’hypothèse un peu précaire de réserves d’appoint de type pithoi récupérant l’eau des toits en terrasse à l’angle des maisons. Il est vrai, par ailleurs, que Dréros se trouve au milieu de l’une des deux concentrations de dépressions karstiques de la région du Mirabello, environnement en apparence peu propice à l’occupation mais qui a pu jouer un rôle dans l’alimentation urbaine, l’agora occupant même le fond d’une petite doline.
C’est pour reprendre ce dossier que R. Bardet et M. Ghilardi (Amu/CEREGE) ont été invités à l’été 2025 à reprendre les études paléoenvironnementales et hydrauliques sur le site, mission à l’origine du programme en cours « Amorce 2026 – DRÉReauS » financé par l’Institut Arkaia (Amu). S’intéressant à l’ensemble des activités qui nécessitaient de l’eau – agriculture, élevage, approvisionnement public et domestique, artisanat, etc. –, il a pour ambition de contribuer à reconstituer les paysages naturel, rural, urbain et architectural de l’eau dans et à proximité du site, dans l’idée que la disponibilité de l’eau a constitué un puissant facteur de développement des cités de Crète dès leur apparition.
La campagne de l’été 2026 sera l’occasion de prélever sur des coupes archéologiques fraîches, bien datées et laissant apparaître des sédiments hydromorphes, ainsi que dans des « trappes environnementales » (remplissage de citerne, remblai de terrasses), des bioindicateurs permettant de préciser à l’échelle régionale l’évolution, la nature du climat et du couvert végétal depuis le « minimum homérique » du VIIIe s. qui a ouvert la phase plus humide et froide correspondant aux époques archaïque et classique, jusqu’à l’aridification caractéristique de l’époque hellénistique (collab. IPHES, NTUA, Poznan Radiocarbon Laboratory).
Cette année également, les opérations archéologiques consisteront à poursuivre la prospection des pentes nord et ouest du site, afin de découvrir de nouveaux vestiges en lien avec l’eau dans les quartiers d’habitation, mais aussi à terminer la fouille de la citerne domestique du secteur 5 pour en savoir davantage sur l’architecture hydraulique drérienne. Il s’agira également d’initier l’étude détaillée du réservoir de l’agora dans le but de mieux comprendre son fonctionnement (barrage et/ou puits de recharge ?) et d’en permettre à terme la publication complète et la restauration, car il n’avait pas été bien documenté en 1936 et se dégrade, alors qu’il reste l’un des plus importants monuments de Dréros en termes touristiques (collab. R. Rivière – liants architecturaux).
D’ici là, le site de Lato (Mirabello) fournit un utile point de comparaison, puisque situé à seulement 10 km et ayant bénéficié aux mêmes époques d’un environnement et d’une topographie comparables. Il suggère que les stratégies d’approvisionnement en eau des villes crétoises étaient d’abord dictées par des déterminants locaux, physiques et/ou humains, qu’il s’agit de mieux comprendre. Ici en effet, ces stratégies paraissent différentes, reposant sur le couplage d’un réseau de citernes publiques et d’un autre, plus développé, de citernes domestiques, de sorte que l’eau semble y avoir été plus abondante.
À suivre…

Pour en savoir plus :
– Bardet, R., s. v. « Dréros », dans Approvisionnement en eau et gestion de la ressource dans les cités-États grecques de crète (VIIIe s.-67 av. J.-C.), thèse Paris-Sorbonne, 2016, p. 442-458 (inédit).
– Demargne P. & Van Effenterre H., « Recherches à Dréros », BCH 61 (1937), p. 5-32, pl. I-IV.
– Farnoux A. & Zographaki V., « Mission franco-grecque de Dréros, Crète (2017) », BAEFE 2022, 13 p., https://journals.openedition.org/baefe/7073.
– Id., « Mission franco-grecque de Dréros, Crète (2020) », BAEFE 2022, 10 p., https://journals.openedition.org/baefe/7080. DOI : 10.4000/baefe.7080
– Ghilardi M. et al., « First evidence of a lake at Ancient Phaistos (Messara Plain, South Central Crete, Greece) : reconstructing paleoenvironments and differentiating the roles of human land-use and paleoclimate from Minoan to Roman times », The Holocene, 28.8 (2018), p. 1225-1244.
– Moniaki, K., Zographaki V. & Farnoux A., « L’exploitation des plantes à Dreros de l’époque géométrique à l’époque hellénistique », Actes du 2e colloque sur la gastronomie, 2013, 10 p., https://greekgastronomy.wordpress.com/410-2.
– Theodorakopoulou, K. et al., « Sedimentological response to Holocene climate events in the Istron area, Gulf of Mirabello, NE Crete », Quaternary International 266 (2012), p. 62-73.
– Zographaki V. & Farnoux A., « Mission franco-hellénique de Dréros », BCH 135.2 (2011) [2014], p. 625‑646, https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_2011_num_135_2_7908.
– Id., « Mission franco-hellénique de Dréros », BCH 136‑137.2 (2012-2013) [2015], p. 651‑660, https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_2012_num_136_2_7965.
– Id., « Mission franco-hellénique de Dréros », BCH 138.2 (2014) [2015], p. 785‑791, https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_2014_num_138_2_8070.
– https://institut-arkaia.univ-amu.fr/fr/appels-a-projet-offres/nos-opportunites/projets-amorce-2026





